Apparus, il y a quatre ans dans le milieu du transport à Bocanda, les motos-taxis jouent, aujourd’hui, un rôle important dans ce secteur économique dans la ville aux « collines jumelles ». Dans cette localité comme dans plusieurs autres villes du pays, l’utilisation de la moto à deux ou trois roues comme mode de transport à but commercial s’est considérablement développé. Toutefois l’on ne saurait occulter leur implication de plus en plus décriée dans les accidents de la circulation.

 

En cette veille de fête de pâques, la principale gare routière de Bocanda grouille de monde. L’ambiance du moment diffère des autres jours. Des coups de klaxons par-ci, des vrombissements de moteur par là. Sous un gros manguier, à l’ancienne station d’essence, à quelques encablures de la pharmacie de la ville, des dizaines de motos à deux ou trois roues stationnées, se disputant cet espace exigu avec les véhicules de transport en commun. Assis sur ces motos, des jeunes gens échangent gaiement. Soudain, les conversations s’arrêtent. Tous les yeux se tournent. Rivés sur un homme, les bras chargés de bagages, qui approchent. Il est aussitôt accueilli par un jeune d’environ 25 ans, à la mine patibulaire et au physique de catcheur. « Bonjour Monsieur, où allez-vous ? », interroge-t-il. Sans attendre, il ajoute qu’il peut descendre l’homme partout où il voudra.

 

Sentant une certaine méfiance chez l’inconnu, le moto-taximan attaque. « Je m’appelle Kouadio Kouassi Martin, je suis le président des conducteurs de motos-taxis à deux roues de Bocanda », se présente-t-il, un sourire au coin des lèvres. Rassuré par cette présentation, le nouveau venu baisse la garde. « Je vais à N’zecrezessou et je suis pressé. C’est combien je dois débourser pour aller là-bas ?», interroge-t-il. Après une longue, explication où il prend en compte le prix de l’essence, la cherté de la vie, l’état défectueux de la route Bocanda-N’zecrezessou et les risques encourus par les conducteurs et leurs engins, le conducteur avance la somme de 5000 FCFA pour ce trajet. Somme que le voyageur finit par accepter. Situation oblige. Il doit être au village avant 15 h. Assis sur la moto, un sac au dos, la tête couverte d’un casque, le passager s’agrippe au conducteur de la moto à deux roues. Qui s’élance en direction de N’zecrezessou.

Comme Kouadio Kouassi Martin, de nombreux jeunes de Bocanda s’adonnent à cette activité de conducteurs de motos-taxis. Il y a trois groupes de motos taxis. Celles à deux roues dont le collectif est dirigé par Kouadio Kouassi Martin qui rallient les villes environnantes. Ensuite, il y a les motos taxis de couleur jaune qui sont des tricycles assurant la liaison entre les quartiers à l’intérieur de la ville. Enfin, les motos taxis bagages ou « cargo », des tricycles, qui transportent les bagages notamment les marchandises et les commerçants des villages vers la ville, les jours de marché.

 

Les taxis-motos dans le transport à Bocanda, une activité pourvoyeuse d’emplois et contribuant à l’augmentation des ressources communales

Pour nombre d’habitants de la localité, ces jeunes gens rendent d’énormes services à la population en raison en général de l’insuffisance de moyens de transport et en particulier de l’absence de taxis ordinaires dans la ville.

 

« La présence des taxis-moteurs est salutaire. Parce qu’ils facilitent le déplacement d’un quartier à un autre dans la ville », affirme sans hésiter la commerçante, Diaby Fanta, une habituée de ce mode de transport. Elle emprunte les motos taxis cargos pour transporter ses bagages et se rendre dans les villages environnants pour son commerce.

 

Les habitants de Bocanda se réjouissent du nombre, de plus en plus croissant, chaque jour, de tricycles en service dans la ville. Ils affirment que ce grand nombre de taxis-motos dans la sphère du transport est le signe d’une certaine vigueur de l’économie à Bocanda. D’ailleurs, cette activité de transport constitue un potentiel d’emplois dans la cité. Car beaucoup de jeunes s’y adonnent.

 

Le président Kouassi de la plateforme « moto-taxi » a révélé qu’en raison de l’absence d’usines dans le département, les jeunes embrassent cette activité. « Il y a des pères de familles parmi nous et nous faisons cette activité pour pouvoir se défendre », explique Martin, débout, un sac au dos, au milieu de ses pairs qui approuvent ses dires par des acclamations. C’est en ayant constaté la difficulté des populations à se déplacer surtout pour se rendre dans les villages, qu’il a regroupé des jeunes gens au chômage pour faire ce travail. Le groupe compte au moins 27 membres.

 

Le président du collectif explique qu’ils sont tous passés par le système travailler-payer, avant d’acquérir eux-mêmes leurs engins aujourd’hui. «Pour les recettes nous pouvons gagner 2000 à 3000 FCFA par jour en temps normal mais les moments de fête comme Paquinou, nous gagnons souvent jusqu’à 10000 à 15 000 FCFA, a-t-il expliqué.

 

« L’activité nourrit son homme », affirme-t-il, indiquant que ce leur importe le plus est d’aider les populations à rallier sans problème les villes environnantes notamment Kouassikouassikro, Ananda, M’bahiakro et Prikro, Daoukro et même Bouaké. Pour aller à Kouassikouassikro par exemple le passager doit débourser la somme de 8000 FCFA.

 

L’apport des motos-taxis, un plus dans les ressources communales

 

Le chef des services financiers à la mairie de Bocanda, Sacré Séri Aimé Dorgelès, a expliqué que le phénomène des taxis motos est une activité récente, née à la faveur des migrations au sein de la ville. Il a expliqué que l’apparition des motos taxis a été favorisée par l’absence des taxis motos à quatre roues à Bocanda.

 

« Il y a quelques années, une première expérience a commencé avec le responsable du syndicat des transports de la ville », a affirmé M Sacré Séri. Il a indiqué que le mouvement s’est amplifié au regard de la forte demande, révélant l’existence d’environ 80 tricycles qui font le taxi dans le périmètre communal.

 

En outre, l’apparition de cette activité apporte un plus au budget communal. Une ligne y est réservée. Les tarifs soumis à l’autorité de tutelle pour l’exercice 2022 approuvés par le ministre en ce qui concerne la taxe pour le transport sont de 1000 FCFA par mois pour le taxi moto et une taxe annuelle de 20000 FCFA, atteste le chef de services financiers. Grâce aux motos taxis, les quartiers et/ou les villages aux voies de mauvaise qualité sont devenus accessibles. Elles ont également la possibilité de se faufiler sur des voies saturées pour amener les clients à leur destination en perdant moins de temps.

 

L’importance des taxis motos dans la vie économique et sociale de la ville de Bocanda n’occulte pas les nombreux problèmes engendrés par ces engins notamment les accidents de la circulation et la difficile collaboration avec les transporteurs.

 

Depuis l’apparition des taxis motos sur les voies à Bocanda, le nombre d’accidents est en nette progression, estiment plusieurs habitants. Toute chose que ne réfutent pas les conducteurs de tricycles qui accusent plutôt les motos taxis ville de couleur jaune.

 

« C’est vrai, les taxis motos sont impliqués dans plusieurs accidents en ville mais ce sont les motos taxis ville de couleur jaune », a affirmé le président des conducteurs de tricycles Cargos spécialisés dans le transport des bagages, Yao N’guessan Hyacinthe. Il a révélé que les parents achètent les engins pour les donner à des enfants qui n’ont même pas souvent de jugements à fortiori un permis de conduire.

« Ce sont des enfants qui n’ont même pas de notions de conduite et ils sont irrespectueux des consignes qu’on leur donne », enfonce le premier responsable du syndicat des transports à Bocanda, Fassila Vassihou.

Le président Yao fait ensuite remarquer que la majorité des membres de leurs deux plateformes sont détenteurs du permis de conduire et sont en règle pour les papiers des motos. « A l’heure-là, ceux qui n’ont pas papiers sont à Booré », dit-il. Il s’est indigné du fait que des personnes, pour avoir de l’argent, achètent ces engins et utilisent des mineurs qui ne connaissent pas le code de la route, pour les conduire.

« Les enfants font des dégâts parce qu’ils n’ont pas conscience de la dangerosité de leur travail », relève-t-il. Il a appelé les propriétaires des tricycles qui font le taxi ville, généralement des fonctionnaires, à employer des adultes pour éviter les accidents. Il les a invités à éviter de mettre en avant leurs recettes au détriment de la sécurité des populations. Il a également interpellé les autorités afin de mettre de l’ordre dans ce métier en instituant des conditions strictes pour être conducteurs.

La difficile collaboration avec les transporteurs professionnels qui estiment qu’ils leur livrent une concurrence déloyale

« Les tricycles qui transportent nos passagers nous mènent une concurrence déloyale », affirme d’emblée le syndicaliste Fassila, ajoutant qu’ils viennent dans les gares pour « ramasser » leurs passagers. Il fait savoir qu’ils ont les mêmes droits que les transporteurs professionnels. « Nous en avons parlé avec nos autorités pour nous puissions effectuer notre activité sans trop de problème mais rien jusque-là », déplore-t-il. Il attente avoir de soucis avec les motos taxis à deux roues qui vont dans des endroits reculés où eux n’y vont pas.

Pour le responsable gare de N’zecrezessou, Koné Lanciné, pour être transporteur, il y a des règles. Il faut avoir un véhicule, et tous les papiers afférents, la carte de transport. « Vous faites une demande aux syndicats pour vous syndiquer », a-t-il expliqué, soulignant qu’on ne peut pas exercer le transport sans papier. Il a indiqué que l’introduction de ces tricycles dans le transport ne sécurise pas les voyageurs qui ni cartes de transporteurs ni assurance et cela dangereux.

« Il appartient à nos autorités de régler ce problème », dit-il. Car ils ne peuvent pas de rendre justice, appelant à combattre ces gens qui enfreignent à la loi. Il faut que les transporteurs autorisés puissent jouir du fruit de leur travail.

La mairie de Bocanda éprouve des difficultés avec les motos-taxis pour le paiement des taxes constituant ainsi un point d’achoppement entre les deux entités

Pour le chef de services financier de l’institution décentralisée, les motos-taxis comme nombre d’opérateurs économiques refusent de s’acquitter des taxes qui, pourtant, sont leur contribution au développement de la localité. « Vous savez dans les petites communes comme la nôtre, il y a un problème de voisinage. Ce qui crée des difficultés dans le recouvrement », révèle M Séri qui en compagnie d’agents municipaux étaient en pleine opération pour traquer les taxis-motos indélicats.

Le responsable financer invite les opérateurs à s’acquitter de leurs cotisations avant la fin des trimestres. Il relève que dans le cadre du programme triennal 2022-2224, le maire Kramo Kouassi a prévu la délocalisation de la gare routière. « Ce sont des investissements et pour que la commune les opérateurs soit en phase nous leur demandons d’être en conformité avec la loi », a-t-il indiqué.

 

Il a fait savoir la tenue de plusieurs rencontres avec les motos-taxis pour les instruire sur les droit et taxes et dissiper les malentendus.« Je pense que nous nous sommes compris et à ce niveau, il y a une évolution», a-t-il espéré. Il a souligné que les motos à trois roues sont déjà en petite faitière pour faciliter leur immatriculation, affirmant qu’ils ont demandé qu’ils soient habillés pour être distinct des autres.

 

Les « contrôles intempestifs » des forces de l’ordre, une entrave à l’exercice de l’activité de conducteur de moto-taxi

Le conducteur de moto-taxi est confronté à plusieurs difficultés dont la plus importante est le contrôle intempestif des forces de l’ordre avec le nombre illimité de corridor de la police et la gendarmerie.

 

« Quand on a les papiers de la moto, la police nous interdit le remorquage de deux personnes derrière et elle nous fait payer une contravention », avoue un conducteur de taxis-motos, Adjahi Célime. Quant à Kouamé Kouamé Séraphin dit Ekangoua, en plus de déplorer cette tracasserie, il indique que cela freine l’exercice de ce métier qu’ils ont préféré au vol et à l’orpaillage clandestin qui sévit dans la région.

 

Pour le conducteur de cargo trois roues destinés au transport des bagages, Oka Clément Ferdinand dit Ferdico Lamour, ce contrôle est accentué les jours de marché. « Quand on va en brousse pour transporter les parents qui viennent faire leur marché ou vendre au marché, les forces de l’ordre nous prennent 2000 FCFA à chaque corridor. Pour chaque route, il y a un deux corridors. Gendarmerie et police. Cela fait 4000 FCFA le matin et le soir nous payons 4000 FCFA », explique-t-il.

 

Les trois jeunes en appellent aux autorités pour les aider à régler ce problème de corridor. « On ne peut pas payer à un corridor le matin et le soir, payer encore, à ce même corridor », a-t-il fait remarquer. Il désire que les autorités sécuritaires allègent leur souffrance en exigeant une somme qu’ils peuvent payer par mois. Ils affirment avoir tenter une rencontre dans ce sens avec la police, toute chose qui n’a pas marché

 

A ces frais, il faut ajouter les taxes de la mairie et cela se répercute sur le transport que « payent les parents ». Par exemple si les parents doivent débourser 500 FCFA par bagages à cause des corridors on demande parfois plus. Il relève la difficulté pour eux de payer la recette journalière qui s’élève souvent jusqu’à 10 000 FCFA pour les nouveaux tricycles.

 

L’activité des taxis-motos à Bocanda, un métier à risques 

Etre conducteur de tricycle est un gros risque, estiment les travailleurs de ce secteur économique. « Généralement quand nous prenons les passagers pour aller dans les villages, nous avons souvent peur car nous ne savons pas qui sont les passagers et qu’elles sont leurs intentions », avoue Adjahi Célime qui s’empresse d’ajouter qu’ils prennent ce risque au nom de la famille qu’il faut bien nourrir.

 

Le jeune homme souhaite l’aide des autorités locales pour avoir des voitures avec lesquelles ils peuvent travailler et payer par la suite. « Nous pouvons nous regrouper en coopérative de 5 à 10 personnes pour que nous ayons accès à ces véhicules », insiste-t-il.

 

Au-délà de toutes les difficultés, il ya l’absence de gare routière destinée aux motos-taxis. « Il n’y a pas de place pour les tricycles alors que la mairie nous fait payer des taxes et des impôts », déclare un nouveau venu Coulibaly Drissa. Il indique que les conducteurs de motos-taxis squattent sous le manguier, un endroit qui appartient aux Gbakas de type Massa.

 

« Si un massa arrive, il nous intime l’ordre de quitter pour lui laisser la place », confie-t-il, faisant savoir qu’ils n’ont pas de droit alors qu’ils payent des taxes. Il souhaite avoir une gare de taxi moto où les clients peuvent les trouver.