Situé à 350 kms d'Abidjan, capitale économique ivoirienne, avec une superficie de 101 000 hectares, le parc national de la Marahoué se caractérise par la grande diversité de sa faune et de sa flore. La création de villages et campements clandestins au sein de cette réserve, le braconnage et l’exploitation forestière ont fini par rogner plus de 90% de sa superficie. Une situation que dénoncent les populations riveraines qui pointent du doigt l’inconsistance de l’Etat et le peu d’engagement des autorités commises à sa surveillance et sa préservation. L’organisation non gouvernementale Santé Animale Afrique (SAA), tente de sensibiliser, ces populations pour sauver le parc d’une extinction certaine et surtout leur permettre de vivre de façon durable par le biais d’activités génératrices de revenus (AGR).

 

Un parc en agonie


De réserve totale de faune en 1956, le parc national de la Marahoué a été créé par décret présidentiel 68.80 du 09 février 1968. Il présente à la première vue, un tableau luxuriant et verdoyant duquel semble jaillir un écosystème resplendissant et florissant. 


Cependant, lorsqu’on s’y approche de plus près ou même quand on y pénètre, des signes indiquent que le parc a perdu de son lustre d’antan.


En effet, dès que vous mettez les pieds dans le parc national de la Marahoué situé au centre-ouest de la Côte d’Ivoire et à cheval sur les sous-préfectures de Béfia, Bonon, Zuénoula et Bédiala, une zone apparemment déboisée s’offre à vous et laisse entrevoir des plantations de cacao et banane plantain à perte de vue. Un décor pittoresque auquel s’ajoutent des habitations délabrées, des bois de chauffe abandonnés et des traces de braconniers que l’on retrouve dans les campements disséminés dans cette réserve nationale.


Kpangbokouadiokro fait partie de ces campements de clandestins qui ont mis en mal le parc national de la Marahoué ainsi que sa flore et sa faune.


Située à 17 kms de Bonon, cette bourgade de près de 3000 âmes, que nous avons rallié à moto en 40 minutes le jeudi 25 août 2022, abrite une forte colonie de planteurs qui ont élu domicile par vagues successives au cœur de l’immense étendue de végétation, résultant de la réunion de plusieurs forêts classées, notamment celles de Zuénoula, Séninlégo, Bouaflé et de Tos.


En plus de ce campement, il en existe plusieurs selon, Olivier Assigno, le président des jeunes de Gbangbokouadiokro. "Il y a Koffikonankro, Sébagokro, Yaoyaokro, Guinifiessou, Blaisekro, N`Doliyaokro, qui sont les campements les plus importants dans le parc", soutient le président des jeunes qui continuant sur sa lancée, affirme que "près 30.000 personnes sont installées dans le parc".


Une présence humaine qui n’est pas sans conséquences pour le parc. Les essences rares ont été toutes ou presque dévastées sous l`effet d`une expansion agricole mal maitrisée et la faune, qui a subi les assauts répétés des braconniers.


Résultats : les animaux ont fui la présence humaine ou ont été simplement et purement exterminés par les nouveaux occupants.


Pour notre "tuteur" de circonstance, les conséquences de ces actions humaines sont immédiates sur leur quotidien. "Notre pluviométrie a depuis longtemps changé. Ce qui fait que dans le département de Bonon, l’eau ne coule pas dans les robinets. Ce qui a une conséquence grave sur nos plantations", fait-il savoir avec une pointe de regret dans sa voix.


Une allégation confirmée par Delphine Hué Lou, tenancière de maquis à Bonon. "Chaque jour, il n`est pas rare de voir de longues files devant les fontaines, à la recherche de l`eau", a-t-elle révélé avant de souligner que "le gibier fait défaut, pour la préparation des mets dans les maquis et restaurants de Bonon. Une situation que les clients comprennent difficilement parce que nous sommes à proximité du parc national de la Marahoué, l’un des plus grandes réserves de faune en Côte d’Ivoire".


Des activités répréhensibles menées dans une zone délimitée et sous la protection des éléments de la Société de développement des forêts (SODEFOR) et de l’office ivoirien des parcs et réserves (OIPR).


Pour connaître la position de l’OIPR sur cette accusation voilée qui ne dit pas son nom, nous avons approché le détachement des agents de cette structure à Bouaflé, placé sous les ordres du commandant Mobio. L’officier des Eaux et Forêts, nous a indiqué que le parc national est en restauration sans toutefois être en mesure de nous détailler en quoi, consistait réellement cette réparation et par qui, elle était menée ? Avant de nous renvoyer à sa direction régionale basée à Yamoussoukro, capitale politique ivoirienne ou défaut à la direction générale à Abidjan.


Quand les actions humaines dans le parc perturbent les activités agricoles des populations riveraines


Yoda Aboubacar, chef du village de Garango, hameau de plus 14 000 habitants, situé à la lisière du parc national de la Marahoué sur l’axe Bouaflé-Daloa, ne cache pas sa colère devant la présence "des clandestins", selon ses propres termes, dans le parc national de la Marahoué.


"Ceux qui sont dans la forêt, sont des personnes venues d’autres contrées du pays pour coloniser cette réserve", explique-t-il, avant d’alléger :"aucun habitant de Garango ni des villages voisins, n’a, sa plantation au-delà des limites du parc, dont le dernier tracé a été fait par Vincent Pierre Lokrou, alors ministre de l’agriculture sous le président Félix Houphouët-Boigny".


Barra Issouf, est membre du bureau de la jeunesse de Garango, tout en appuyant les propos de son chef, il recommande pour sa part, le déguerpissement sans délai de tous les occupants illégaux du parc national de la Marahoué.

"C’est grâce à l’agroforesterie que nous pouvons, nous nourrir. Mais les activités de ces clandestins influencent négativement le rythme climatique qui a pour conséquence la perturbation des saisons. En définitive, nos récoltes ne vont plus à la hauteur de nos attentes", souligne-t-il avec force et vigueur avant de soutenir d’un ton martial que "l’Etat ivoirien doit prendre ses responsabilités en faisant partir toutes ces personnes qui sont dans ce parc sans autorisation au préalable".


Une thèse partagée par Modeste-Armand Bénié Bi Zan, président des jeunes de Dabouzra, un autre village situé à la lisière du parc national de la Marahoué. Pour ce dernier, les déplacés internes ont détruit la forêt et avec elle tout l’écosystème avec son corollaire de conséquences que subit le parc national de la Marahoué depuis plusieurs années.


Le président des jeunes de Dabouzra explique que le village vit grâce à la forêt depuis des siècles :

"Depuis la nuit des temps, cette réserve devenue par la volonté de l’Etat ivoirien, un parc national a toujours servi d’espace pour nos champs et de vivier pour le gibier. Quand sa faune servait alimentait la pharmacopée traditionnelle et locale".


Aujourd’hui, selon Armand Bénié Bi Zan, "ce n’est plus possible à cause du fait que tout le monde ne prend pas de précautions, pour protéger cette richesse de la nature". Et d’ajouter "A cause des activités répréhensibles des occupants illégaux du parc national de la Marahoué, la terre s’est appauvrie nous réduisant à de simples sédentaires sans possibilité de faire quoi que ce soit",


En effet, selon Hugues Dessi Directeur de l’ONG ROSI (Réseau des Organisations de Solidarité Internationale), une organisation non gouvernementale qui lutte contre la déforestation, 93% du parc national de la Marahoué, ont été détruites.


Alors que comme l’indique Mathias Yahiri, expert-géographe, "les forêts tropicales humides jouent un rôle majeur dans la régulation du système climatique local, du régime des pluies ainsi que du cycle de l`eau en général".


Ce n`est un secret pour personne, les forêts constituent en effet, une protection contre l`érosion. Elles limitent surtout les phénomènes de désertification, ensuite, elles jouent un rôle prépondérant dans la préservation des gaz à effet de serre et du réchauffement climatique et alimentent aussi la pharmacopée ; étant entendu que la majorité des substances proviennent des forêts tropicales.

 

Raison pour laquelle, L’ONG ROSI a entamé en 2017 la reforestation du parc national de la Marahoué avec un programme sur les plantations d’acacias pour permettre à la population de ne pas pénétrer dans les forêts en vue d’éviter la destruction des arbres et des espèces animale et végétale qui s’y trouvent.

 

Malheureusement, ce projet n’est pas allé à son terme comme nous l’a avoué Hugues Dessi. "Nous avons réalisé une étude préliminaire sur le parc national de la Marahoué qui nous a donné une nette idée de l’état réel de cette réserve. Nous avions donc décidé d’apporter notre modeste contribution mais le projet nous dépassait, nous ne sommes pas allés au bout de notre rêve qui était de reverdir le couvert forestier du parc national de la Marahoué", a-t-il admis.


Ainsi donc face aux échecs répétés de déguerpissement des occupants illégaux entrepris par l’Etat en 1988 et 2005, le parc national continue de se dégrader au grand dam des populations riveraines qui voient en cette probable ou éventuelle destruction, leur propre existence menacée par le grossissement progressif et pérenne du nombre de clandestins. 


Former et sensibiliser les populations riveraines sur l’importance du parc

Face donc à ce péril qui guette le parc national de la Marahoué, l’organisation non gouvernementale Santé Animale Afrique (SAA), a décidé de voler au secours des populations qui vivent à la périphérie de cette réserve. Elle a donc entrepris un projet à l’égard des populations riveraines en vue de les sensibiliser et de les former sur l’importance et la préservation de ce patrimoine forestier.


A cet effet, Santé Animale Afrique est allée à la rencontre des populations de Garango et de Dabouzra le mercredi 24 août pour une séance d’information sur ce projet.


Une rencontre animée par Lawani Wassiou, collaborateur de Aquilas Gnombléa, président de l’organisation non gouvernementale. Il a été question ce jour, d’apporter les éclaircissements effets néfastes de la déforestation, du braconnage, des feux de brousses et les effets du réchauffement Climatique.


Une protection qui passe comme l’a indiqué Lawani Wassiou "par l’interdiction formelle de couper du bois de chauffe ou un quelconque arbre dans le parc, ainsi que la création d’une parcelle cultivable".

Le respect de ces mesures, permettra de restaurer le parc et avec lui, sa faune et sa flore, indispensables à l’équilibre climato-végétal de cette zone cacaoyère.

Le représentant local de l’ONG SAA a tenu à rassurer ses interlocuteurs sur la compensation de leur engagement à respecter les consignes concernant le parc national de la Marahoué.


"Nous allons avec notre bailleur de fonds, procéder au financement des activités génératrices de revenus, telles que la production de volailles de porcins. Ceci permettra d’avoir de la viande à la portée des villageois pour pallier dans un premier temps au manque de gibier qui est en cours actuellement dans la zone compte tenu du braconnage pratiqué à grande échelle", a dévoilé Lawani Wassiou avant d’ajouter "et de permettre à la population d’avoir des revenus financiers pour faire face à la baisse du rendement de leurs productions agricoles, dans un second temps".


On espère que ces efforts de l’ONG SAA pour restaurer et protéger le parc national de la Marahoué, poumon écologique de cette partie de la Côte d’Ivoire, pourront atteindre le résultat escompté. À savoir, la conservation et la protection de la biodiversité, indispensable à l’équilibre de la vie tant pour le règne animal, végétal que pour le règne humain, dont le parc national en est un agrégateur par excellence.


Une espérance qui rejoint celle du projet Benkadi, dans le cadre duquel, la réalisation de ce reportage a été possible.


En effet, cette enquête a été suscitée et financée par le projet BENKADI. Un programme piloté par la Convention de la société civile (CSC-CI) et soutenu tant sur le plan technique et financier par les Pays-Bas au travers de son ministère des Affaires étrangères.


Faut-il le rappeler, le projet Benkadi plaide pour l’atténuation et l’adaptation des effets de la dégradation des aires protégées dont celle du parc national de la Marahoué, objet de notre reportage et l’affouillement de zones côtières, par le truchement de l’amélioration des politiques publiques et gouvernementales sur le changement climatique.