La pandémie de COVID-19 n’est pas une période facile pour les femmes entrepreneures. En effet, elles consacrent davantage de temps que les hommes à s’acquitter de tâches non rémunérées et bénéficient d’un soutien public moindre que les entrepreneurs masculins. Il n’est pas surprenant que ces inégalités, tant en termes d’aides que de responsabilités, exposent les entreprises dirigées par des femmes à un risque accru de fermeture, comme en atteste l’examen effectué par des économistes de la Banque mondiale sur des données récentes (a). Il est par conséquent à craindre que la pandémie ne réduise à néant des années de progrès pour les femmes entrepreneures. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, la situation de ces dernières s’est fortement dégradée.


D’après la version de mars 2021 du tableau de bord des enquêtes de la Banque mondiale auprès des entreprises (a), le chiffre d’affaires et les bénéfices des entreprises dirigées par des femmes ont globalement enregistré une baisse plus marquée pendant la pandémie de COVID-19, et, dans 12 pays sur 18, ces entreprises étaient plus susceptibles de fermer (du moins temporairement). Dans 11 des 18 pays étudiés, les entreprises dirigées par des femmes affichent une durée de survie plus courte que celles dirigées par des hommes. De même, un document de la Banque mondiale à paraître (a), qui s’appuie sur les données des enquêtes sur les entreprises et sur le climat des affaires pour une étude approfondie de 49 pays, principalement à revenu faible ou intermédiaire, montre que la pandémie a touché de manière disproportionnée les entreprises dirigées par des femmes, en particulier les micro-entreprises et celles du secteur de l’hôtellerie.


Pour mieux comprendre l’impact de la pandémie de COVID-19 sur les entreprises dirigées par des femmes, commençons par présenter quelques faits étonnants tirés de l’étude de données récentes  et qui indiquent que les femmes appartenant à la population active, femmes entrepreneures comprises, ont subi d’importants retours en arrière dans trois domaines clés.

Premièrement, dans de nombreux pays, les secteurs les plus durement touchés sont ceux qui emploient une proportion importante de femmes : tourisme, hôtellerie ou commerce de détail. Selon une étude réalisée en Amérique latine et aux Caraïbes (a), entre mai et août 2020, 56 % des pertes d’emplois ont été enregistrées dans les secteurs à forte intensité de main-d’œuvre féminine (commerce, services à la personne, éducation et hôtellerie). L’enquête Future of Business Survey (a) montre que les entreprises dirigées par des femmes se concentrent dans les secteurs en contact avec les usagers (services, hôtellerie, éducation ou garde d’enfants), où le choc de la pandémie a été le plus violent. Cette situation explique sans doute pourquoi, au début de la pandémie, ces entreprises étaient plus susceptibles de fermer que les autres (a). Les recherches menées par le Laboratoire d’innovation sur le genre en Afrique de la Banque mondiale (a) révèlent par ailleurs que les femmes entrepreneures d’Afrique subsaharienne exercent plus souvent que les hommes des activités peu rémunératrices, ce qui limite leur capacité d’épargne et donc leur résilience face aux chocs.


Deuxièmement, les femmes assument une charge disproportionnée de travail non rémunéré. L’impact économique et social en est considérable. Même avant la pandémie, les estimations des Nations Unies (a), basées sur les données de six pays, indiquaient que si l’on attribuait une valeur monétaire au travail non rémunéré des femmes, le produit intérieur brut (PIB) enregistrerait une hausse comprise entre 10 et 39 %. Or, la charge de travail non rémunéré des femmes n’a fait que s’alourdir avec la pandémie. Les données et les analyses globales générées au cours des 12 derniers mois confirment que les femmes étaient plus susceptibles d’indiquer qu’en raison de la pandémie, elles consacraient davantage de temps aux soins non rémunérés et aux tâches domestiques. Elles étaient également plus susceptibles que les hommes de déclarer s’occuper, sans être rémunérées, des enfants, des adultes et des tâches domestiques. Qu’elles soient employées ou chefs d’entreprise, les femmes en ont payé le prix fort. L’enquête Future of Business Survey (a) révèle que les femmes chefs d’entreprise étaient environ 10 points de pourcentage plus susceptibles que les hommes de déclarer qu’elles ne pouvaient pas se consacrer à leur travail car elles devaient s’occuper des enfants, faire l’école à la maison et effectuer des tâches ménagères.


Troisièmement, les femmes entrepreneures reçoivent moins d’aides que les entreprises dirigées par des hommes. D’après l‘analyse des données issues des enquêtes sur les entreprises et sur le climat des affaires (a), les entreprises dirigées par des femmes, en particulier les micro-entreprises, étaient moins susceptibles de déclarer avoir accès à des aides publiques que celles dirigées par des hommes, alors qu’elles rencontraient davantage de difficultés. En Éthiopie (a), les entreprises dirigées par des femmes sont touchées de manière disproportionnée par la pandémie, or, elles étaient moins de 1 % à bénéficier d’une aide de l’État, sous une forme ou une autre, durant les premiers mois de la pandémie.


Si des recherches supplémentaires sont nécessaires pour déterminer si ces difficultés seront de courte durée ou si elles s’inscriront sur le long terme, un soutien est essentiel durant la phase de redressement. Le Groupe de la Banque mondiale a identifié trois domaines où des efforts plus importants sont nécessaires (voir les ressources sur l’entreprenariat féminin (a) et les actions politiques prioritaires décrites dans Building Back Better from COVID-19: Boosting Women’s Entrepreneurship (a)).


Pour commencer, les entreprises dirigées par des femmes ont besoin de financements non seulement pour survivre mais aussi pour prospérer. C’est pourquoi le Groupe de la Banque mondiale a annoncé, au Sommet MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) sur l’Initiative de financement en faveur des femmes entrepreneures (We-Fi), en 2020, deux nouvelles initiatives visant à améliorer l’accès des femmes entrepreneures aux financements disponibles pour les start-ups et aux marchés du commerce électronique.


Ensuite, il est urgent d’investir davantage pour améliorer l’accès à des services de garde d’enfants abordables et de qualité. Comme le souligne un récent rapport de la Banque mondiale (a), les investissements dans les services de garde d’enfants constituent une solution prometteuse pour accroître la participation des femmes au marché du travail et leur productivité. La pandémie a encore renforcé ce message, car les familles du monde entier ont dû concilier travail et garde d’enfants à des moments où les écoles et les centres d’accueil étaient en grande partie fermés.


Enfin, il faut poursuivre les efforts pour éliminer les obstacles juridiques qui se dressent sur le chemin des femmes entrepreneures. Comme en attestent la base de données et le Rapport 2021 sur les femmes, les entreprises et le droit du Groupe de la Banque mondiale, de nombreuses lois (obstacles juridiques à la propriété et à la gestion des biens ou à l’ouverture d’un compte bancaire) continuent d’entraver la capacité des femmes à créer, à exploiter et à développer une entreprise.

L’immense retour en arrière provoqué par la pandémie appelle à redoubler d’efforts non seulement pour combler les écarts entre hommes et femmes, mais aussi pour veiller à ce qu’ils ne se creusent pas. Cette crise a mis à nu les inégalités entre les sexes dans le domaine de l’entrepreneuriat, et elles sont loin d’avoir disparu.


Carmen de Paz

Spécialiste du développement international et des politiques sociales

Isis Gaddis

Economiste senior

Miriam Muller

Spécialiste des sciences sociales, pôle Pauvreté et équité, Banque mondiale