Le week-end dernier, à l’initiative du ministre d’Etat, Ministre de la Défense, par ailleurs, Président de la région du Tchologo, ladite région a célébré Yéo Martial, le sélectionneur qui a offert à notre pays, sa première Coupe d’Afrique des Nations de football en 1992. Cette cérémonie qui est plus que louable, surtout qu’en quelques semaines, nous avons perdu Léonard Groguhet et Isaïe Biton Koulibaly, deux hommes d’art, de culture et de lettres qui, en dépit de nous avoir fait tant honneur, n’ont pas pu bénéficier de dignes hommages, pose la question de notre mémoire nationale. Cette question est encore plus pertinente quand vous parcourez notre pays. 


Dans les villes, sans faire offense à nos responsables politiques, on ne se lasse pas des places Houphouët-Boigny, Bédié, Gbagbo ou Ouattara. Idem pour les salles, les maternités, les rues. Certains élus locaux, comme des suzerains en quête de fiefs, n’hésitent pas à copier ce modèle à l’échelle locale. L’un d’entre eux, jadis président de Conseil régional, a poussé l’outrecuidance jusqu’à baptiser certaines réalisations du nom de membres de sa famille arguant qu’il y avait des maternités Thérèse Houphouët-Boigny. Il a agi, comme si sa région n’avait pas mieux à magnifier, à élever dans la mémoire locale, voire dans la mémoire nationale. Comme s’il n’existait ni artiste, ni inventeur, ni us et héros traditionnels pour incarner que de personnes dont le seul privilège est d’être parents de politique. Cet exemple n’est qu’une illustration. Combien de lycées au nom d’Alpha Blondy, de Fadika Kramo Lanciné, de Bailly Spinto, de Gabriel Tiacoh. Combien de rues au nom d’Amalaman Ano, de Zokou Gbeli ou même d’Arafat Dj. Comment notre mémoire magnifie Max Brito, Ernesto Djédjé, Bernard Dadié ? Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment rééquilibrer ce poids important de la politique dans les lieux de mémoire ou supposé être tel ?


Dans les traditions africaines, donner un nom, c’est tout un rituel parce que le nom est plein de sens. Quand il ne signifie pas littéralement un événement ou un vœu, voire les deux. Nous sommes tous homonymes d’un parent dont on doit conserver la place dans la mémoire familiale. Il devrait en être de même pour nos lieux publics. Malheureusement, quand ils n’évoquent pas la mémoire de la colonisation – et encore de quelle façon – c’est celle des hommes politiques. Pis, les efforts faits pour changer la donne ne portent pas leurs fruits. Le « Boulevard Latrille » est rebaptisé « Boulevard des Martyrs » mais tous les Abidjanais préfèrent encore l’appeler Latrille. Autre souci, quand des lieux mémoriels existent, ils sont à peine valorisés voire même protégés. Le monument des Martyrs à Adjamé en est l’illustration.


Fort heureusement, la destruction de monuments et statuts dans plusieurs pays semble avoir réveillé la question. Il y a même des initiatives louables. C’est le cas du Lycée de Garçons de Bingerville qui est rebaptisé Lycée de Garçons Gnalega Mémé Jérémie du nom de son premier proviseur noir alors même qu’il a accueilli des gens comme Houphouët-Boigny. Pour que de tels exemples soient légion, il faut redonner à la culture, au sport et aux arts, une meilleure place dans nos imaginaires et premièrement à l’école. Il faut travailler à relativiser le pouvoir dans nos sociétés et ancrer la démocratie dans nos mœurs. Il nous faut, en outre, une vraie politique mémorielle autour de travaux d’historiens, d’intellectuels, et d’artistes. Des monuments, musées doivent évoquer des traces de notre histoire.


Enfin, une véritable politique d’adressage des rues et de baptême de nos lycées et collèges doit conduire à mettre plus en lumière ceux qui ont marqué notre pays, nos régions voire nos contrées. Bien sûr, il faut aller au-delà des politiques et trouver en nos intellectuels, nos artistes, nos femmes, nos aïeux des gens qui meubleront notre mémoire et cimenteront notre nation.