À l’avant-première de Ebinto, au Pathé Cinéma à Abidjan, je ne suis pas simplement allé voir un film. J’en suis ressorti avec une question qui dérange : combien de vies peut-on briser en voulant assumer ses responsabilités sans jamais avoir appris à écouter son cœur ? Adaptation du roman éponyme de l’écrivain ivoirien Amadou Koné, le film porté à l’écran par Luc Gnépa nous plonge dans le destin tragique d’un jeune homme dont les rêves se fracassent contre les choix de la vie. Une histoire qui rappelle une vérité douloureuse : certaines erreurs se paient bien au-delà de ce que l’on avait imaginé, et certains regrets arrivent quand il n’y a plus rien à réparer.
Ebinto est un jeune homme travailleur, consciencieux et brillant. Originaire d’un village, il rejoint la ville avec une ambition claire : réussir ses études et sortir sa famille de la misère. Depuis la mort de son père, il incarne l’espoir des siens. Au lycée, il s’impose parmi les meilleurs, jusqu’à devenir major de sa promotion. Tout semble lui sourire. Mais la vie, elle, ne suit pas toujours le scénario que l’on s’imagine.
Hébergé chez un ami de son défunt père, Ebinto grandit aux côtés de Monique, la fille de son tuteur. Elle prend soin de lui, s’attache à lui, puis tombe éperdument amoureuse. Lui, pourtant, ne la regarde pas de la même manière. Son cœur bat pour Murielle, une camarade de classe issue d’un milieu bourgeois, dont il sait pourtant que l’amour semble difficilement accessible.
Une relation avec Monique, une grossesse, puis la pression familiale vont progressivement faire basculer son existence. Au nom de la responsabilité et de la fraternité entre leurs deux familles, Ebinto est poussé à assumer une relation qu’il ne désire pas. Ses études s’effondrent, ses ambitions s’éloignent et le jeune homme prometteur devient un travailleur aigri, qui déverse sa frustration sur son entourage, notamment sur Monique.
C’est là que le film m’interpelle particulièrement. Peut-on construire une vie heureuse avec une personne que l’on n’aime pas, simplement parce que les circonstances nous imposent de rester avec elle ?
La responsabilité est indispensable, mais elle ne saurait se confondre avec l’amour. On peut assumer les conséquences de ses actes sans prétendre éprouver des sentiments que l’on n’a pas.
Le parcours d’Ebinto rappelle également que nos frustrations ne nous donnent aucun droit sur les autres. Parce qu’il est malheureux, il humilie, blesse et détruit autour de lui. Sa souffrance est réelle, mais celle de Monique l’est tout autant. Et lorsqu’il prend enfin conscience du mal causé, le temps a déjà fait son œuvre.
La tragédie qui s’installe ensuite donne toute sa profondeur au récit. La perte de leur enfant, les tentatives de réconciliation et les blessures accumulées conduisent Ebinto face à une réalité brutale : regretter sincèrement ne signifie pas pouvoir tout réparer. Certaines excuses arrivent trop tard. Certaines blessures ne disparaissent pas simplement parce que celui qui les a provoquées a fini par comprendre.
Au fond, Ebinto nous rappelle que l’amour ne se décrète pas, que tous les sentiments ne sont pas réciproques et que nos choix engagent parfois bien plus que nous-mêmes. Il nous invite aussi à parler, à écouter et à agir avant que les regrets ne deviennent notre seul refuge.
À l’issue de l’avant-première, le film a reçu les ovations du public. La salle semblait conquise par cette histoire, même si sa fin a laissé plus d’un spectateur quelque peu intrigué. Je n’en dirai pas davantage. Ce serait priver les futurs spectateurs d’une partie de l’expérience. À chacun d’aller voir Ebinto pour découvrir cette conclusion et comprendre ce qui, au-delà des applaudissements, a suscité tant d’interrogations.