Dans le contexte de la crise qui secoue actuellement la filière cacao, marquée par l’effondrement d’environ 70 % des cours mondiaux, et à la suite de plusieurs rencontres entre l’interprofession et les groupements d’exportateurs, la rédaction de RTI.info a recueilli l’analyse d’Ismaël Koné. Jeune exportateur ivoirien, membre du Groupement des Négociants Ivoiriens (GNI), fondateur et dirigeant de la société ECORIGINE, ainsi que membre du Comité consultatif du Conseil du Café-Cacao, il livre son décryptage de la situation et partage sa vision d’un secteur qu’il connaît particulièrement bien de l’intérieur.
Titulaire d’un master en management d’unité stratégique obtenu à HEC Paris et diplômé de l’ESG Paris, Ismaël Koné cumule plus de vingt ans d’expérience dans la filière cacao. Après un passage au sein du cabinet d’audit financier EY puis dans une banque de la place, il a occupé des postes de direction dans d’importantes sociétés d’exportation de cacao, notamment la filiale locale du groupe britannique Armajaro, puis Africa Sourcing.
Depuis cinq ans, il dirige sa propre société d’exportation de fèves de cacao, ECORIGINE. L’entreprise figure aujourd’hui parmi les exportateurs ivoiriens en pleine montée en puissance et ambitionne de contribuer à l’émergence d’un écosystème local de champions nationaux, conformément à la vision portée par les autorités.
Ismaël Koné a également pris part aux travaux ayant conduit à la réforme de la filière cacao en 2012, qui a instauré un nouveau système de commercialisation et donné naissance au Conseil du Café-Cacao. Il a d’ailleurs siégé au Conseil d’administration de cette institution de 2012 à 2018.
RTI Info : Ismaël Koné, tout d’abord, merci d’avoir accepté notre interview. Selon vous, quelles sont les causes de la crise qu’on vient de connaître dans la filière cacao ?
Ismaël Koné : Avec la chute des cours internationaux de plus de 65% durant ces derniers mois, la CI s’est retrouvée à l’entame de sa campagne 2025/2026 avec un prix planteur garanti très attractif (2 800 F CFA/kg), c’est-à-dire nettement supérieur au prix du marché international (équivalent actuellement à environ 900 F CFA/kg en prix planteur). Pour offrir un prix garanti au planteur, la Côte d’Ivoire vend par anticipation 80% de sa production un an à l’avance, et 20% en spot. Le prix qui a été fixé en octobre 2025 est donc la résultante des ventes des 80% de la production réalisées pendant la campagne 2024/2025, au moment où le marché était pratiquement le triple des cours actuels.
Cependant, lorsqu’il a fallu vendre les 20% de la production en spot, les acheteurs internationaux, qui sont concentrés en 6 compagnies, ont exigé de baisser le prix (le différentiel). De là a débuté un bras de fer avec l’État à travers le CCC. Il faut comprendre que baisser les différentiels signifie augmenter la perte de l’État qui va devoir subventionner le prix pour le maintenir au prix stabilisé. Ce bras de fer a duré plusieurs semaines.
Il faut ajouter à ce blocage des ventes spots qui a duré plusieurs semaines le fait que le prix attractif a eu pour conséquence, d’une part, d’empêcher les fuites de cacao ivoirien vers les pays frontaliers, contrairement aux années précédentes où le cacao ivoirien sortait de manière illicite vers les pays limitrophes, car ces derniers ne taxent quasiment pas leurs exportations de cacao. Cela crée donc une différence de coût entraînant un trafic vers ces pays.
D’autre part, on a assisté à une arrivée massive de flux de cacao en provenance des pays voisins. Ces flux de cacao en provenance des pays voisins ont créé un surplus de stock qui a perturbé l’équilibre de notre commercialisation.
Certains acheteurs (intermédiaires) malintentionnés en ont profité pour enregistrer ce cacao comme provenant de leurs coopératives.
Nous devons admettre la réalité suivante : notre cacao est essentiellement vendu à 6 multinationales, nous dépendons donc de ces 6 contreparties internationales, ce qui ne nous met pas dans la position la plus confortable pour imposer des prix. Notre système repose sur les contrats de vente destinés aux 6 multinationales qui financent également, en grande partie, l’achat du cacao brousse. Vous comprenez donc que si ces 6 sociétés interrompent leurs achats, la commercialisation intérieure s’arrête aussi et ce sont nos pauvres parents planteurs qui souffrent de ce blocage.
Voilà comment nous nous retrouvons de décembre 2025 à fin février 2026 dans une crise où la CI a vu sa commercialisation intérieure bloquée. Après de longues et difficiles négociations, le DG du CCC a réussi à reprendre les ventes à l’internationale et à fluidifier l’écoulement des stocks restés plusieurs semaines invendus grâce à une opération d’achat par le CCC de 100 000 tonnes auprès des planteurs, ce qui a permis de les soulager financièrement.
Je voudrais préciser que dans cette crise internationale du cacao, la Côte d’Ivoire ne s’en sort pas trop mal. Le Ghana, pays frère, n’a pas été en mesure de payer ses planteurs pendant plusieurs mois (entre octobre 2025 et janvier 2026) et a dû réduire son prix de manière anticipée, des pays comme le Cameroun et le Nigeria avaient un prix planteurs nettement inférieur à la Côte d’Ivoire. Dans ces moments de crise, il est important de relativiser en comparant notre situation à celle des autres pays producteurs, et de prendre conscience que nous avons une filière qui est gérée avec sérieux et responsabilité.
Sommes-nous, à présent, sortis de cette crise ?
I.K: Oui, on peut le dire, le CCC et les acheteurs internationaux sont enfin arrivés à un accord sur les niveaux de prix. Les ventes ont repris.
Nous sommes donc en train de sortir de cette crise. Bien sûr, l’écoulement des stocks de nos parents planteurs ne peut pas se faire du jour au lendemain, il faut encore attendre plusieurs semaines pour une décongestion totale.
Quel bilan faites-vous du secteur depuis 15 ans ?
I.K: Il ne faut pas que la crise actuelle fasse oublier les immenses progrès qu’a connus notre filière en faveur des planteurs.
Depuis 15 ans, la filière café-cacao a connu des progrès majeurs, notamment grâce à la réforme engagée par Son Excellence le Président Alassane Ouattara dès 2010. Cette réforme a profondément restructuré le secteur et apporté des acquis importants aux planteurs.
La dissolution des nombreuses structures de gestion, coûteuses et opaques, a conduit à la création d’une structure unique, le Conseil du Café-Cacao, avec des mécanismes de surveillance renforçant la transparence.
La réforme a placé le planteur au cœur de la filière. Le passage d’un système libéralisé à un système stabilisé a permis une nette amélioration des revenus : le prix moyen au planteur est passé d’environ 550 F CFA/kg entre 2000 et 2010 à environ 1 500 F CFA/kg entre 2011 et 2025. Par ailleurs, le principe d’un prix minimum équivalent à 60 % du prix international constitue un acquis majeur.
La modernisation de la filière s’est également traduite par une digitalisation des procédures et un renforcement de la traçabilité, aujourd’hui assurée depuis le planteur jusqu’à l’export.
Un mécanisme a aussi été mis en place afin de favoriser les opérateurs nationaux, en prévoyant que 20 % des contrats des firmes internationales soient exécutés par des exportateurs nationaux, ce qui a permis l’émergence d’acteurs ivoiriens plus solides.
Depuis 2017, sous la direction du Directeur Général du Conseil du Café-Cacao, Yves Ibrahim Koné, plusieurs avancées importantes ont été réalisées : la mise en place du Différentiel de Revenu Décent (DRD), qui ajoute 400 dollars (environ 225 F CFA) au prix international pour soutenir le revenu des planteurs, le recensement des producteurs, le renforcement de la traçabilité, ainsi que la création de l’Initiative Cacao Côte d’Ivoire-Ghana, permettant une coordination stratégique entre les deux principaux producteurs mondiaux.
Enfin, la mise en place de l’interprofession de la filière permet désormais aux différents acteurs de parler d’une seule voix.
En résumé, en quinze ans, la filière a été profondément assainie et structurée. Le planteur, longtemps marginalisé, est désormais au centre de la politique de développement du secteur et a vu ses revenus progresser de manière significative.
Vous dites que beaucoup a été fait pour les planteurs, n’y a-t-il pas des difficultés ou des axes d’amélioration ?
I.K: Bien sûr qu’il y en a. Les planteurs ont vu leurs conditions économiques s’améliorer mais on doit pouvoir faire mieux pour les soutenir. Lorsque le marché est en chute libre prolongée, comme en ce moment, certains intermédiaires sous-paient et ne paient pas l’entièreté du prix à nos parents planteurs. Il faut là aussi songer à digitaliser les moyens de paiement afin de tracer les montants effectivement payés aux planteurs et s’assurer qu’ils touchent le prix fixé par le gouvernement.
Il faut protéger les planteurs des trafics frontaliers et assurer des frontières hermétiques, et continuer à améliorer les pistes et routes permettant l’acheminement du cacao des villages vers les villes.
Le gouvernement s’est donné pour objectif d’accroître l’industrialisation et de transformer ses matières premières localement. Où en est la transformation du cacao en CI ?
I.K: Grâce à la politique incitative du gouvernement, on est passé de 300 000 tonnes en 2011 à 1 million de tonnes transformées en 2025.
On est devenu le pays qui transforme le plus de fèves de cacao au monde.
Les conditions à l’industrialisation ont permis de réaliser ce « bond » et ça va continuer.
La CI possède des techniciens, des cadres et des dirigeants très expérimentés dans le domaine du cacao. Nous exportons nos compétences. Nous disposons d’atouts énergétiques, d’infrastructures développées.
On a donc une marge de progression intéressante.
Vous êtes membre du GNI, pouvez-vous nous dire un mot sur les acteurs nationaux dans la filière ?
I.K: Ils sont en nette progression des volumes exportés : de 100 000 tonnes avant la réforme à 350 000 aujourd’hui.
Les nationaux s’intéressent de plus en plus à la transformation, dans notre groupement plusieurs projets de transformation sont dans le pipe. Et le CCC nous soutient dans cet élan.
Comme je le disais plus haut dans mes propos, notre marché est essentiellement concentré sur 6 multinationales qui vendent essentiellement en UE, aux USA, et en Asie (dans une moindre mesure). La recherche de nouveaux débouchés au Moyen-Orient et en Asie doit permettre aux industriels nationaux de se développer.
Les transformateurs et exportateurs nationaux ont deux difficultés essentielles : l’accès aux contrats exports sans prise de risque de spéculation et le financement. Nous souhaiterions qu’une réflexion soit menée pour l’accès à des contrats sans risque de spéculation, et qu’une politique de soutien pour l’accès aux financements soit mise en place par l’État comme c’est le cas dans la filière cajou entre le CCA et les industriels nationaux.
D’autre part, comme je le disais plus haut dans mes propos, notre marché des ventes est essentiellement concentré sur 6 multinationales qui vendent essentiellement en UE, aux USA, et en Asie dans une moindre mesure. Ainsi, la recherche de nouveaux débouchés au Moyen-Orient et en Asie doit permettre aux industriels nationaux de se développer.
Pour terminer notre entretien, comment entrevoyez-vous les perspectives futures de cette filière ?
I.K: À chaque crise du cacao que notre pays a connue, et la première date de 1977, nous avons toujours su rebondir et améliorer nos stratégies de vente face aux risques de marché. La Côte d’Ivoire sortira plus forte, plus aguerrie de cette crise, j’en suis convaincu.
Nous devons continuer sur la voie que nous a montré le Président Alassane Ouattara, mettre le planteur au cœur de la filière et davantage favoriser les exportateurs et les transformateurs nationaux.
Nous devons travailler à la mise en place de mécanismes de vente qui nous permettent d’avoir un rapport commercial plus équilibré entre les firmes internationales et les intérêts de la Côte d’Ivoire.
Interview réalisée par Fréderic Goré-Bi